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...Papa
nous réveilla vers quatre heures du matin. Maman me demanda aussitôt
d'aller d'abord aux toilettes. Juste après, c'est elle-même qui
me doucha conformément aux règles de la coutume. Dès le premier
chant du coq, papa fit appeler le chef coutumier. Ce dernier ne
tarda pas à arriver. Papa fit alors descendre la calebasse remplie
d'eau qu'il avait posée la veille au sommet du grenier pour permettre
à la rosée d'infiltrer le contenu qui servira à invoquer les ancêtres.
Il renversa l'eau mystique descendue du grenier dans la jarre afin
d'en accroître la quantité. Après usage matinal, le reste de l'eau
servira à laver les morceaux excisés de la femme. Ces parties seront
jetées dans la rivière qui deviendra plus poissonneuse. Après l'étape
de la rivière, l'eau ensanglantée qui a servi à laver les parties
excisées sera aspergée sur la surface du champ familial. Ce qui
rendra plus abondante les récoltes des saisons agricoles prochaines.
Après cette étape, la jarre qui contenait l'eau ensanglantée sera
brisée sous l'arbre sacré. Par ces différentes étapes, la famille
et la communauté transforment la cérémonie d'excision en un rituel
de fertilité.
Pendant
que tout se prépare au dehors, maman me passe de l'huile de karité
sur le corps en toute intimité dans la chambre. Elle me donne ainsi
sa bénédiction. Me voilà bien luisante. Elle me noue enfin à la
poitrine une pièce de pagne du tissu qu'elle aime le plus dans sa
petite collection. Un silence monstre s'installe. Son cœur bat tel
un cheval au galop. Moi je suis presqu'indifférente, stoïque. Avant
de m'autoriser à sortir, elle invoque l'esprit de son grand-père
et lui demande de me soutenir et de veiller au bon déroulement de
la cérémonie. Je sors enfin de la case maternelle. J'avance vers
papa et le maître coutumier au milieu de la cour. Ce dernier invoque
les mânes des ancêtres et leur rappelle qu'une de leur volonté va
une fois encore être respectée. Il verse une petite quantité d'eau
au sol et remet la calebasse à papa. Celui-ci soupire. Il cite presque
tous les noms de la généalogie des ancêtres qu'il connaît. Il leur
demande avant tout d'aveugler les sorciers jaloux qui chercheraient
à me faire périr lors de la cérémonie, car on n'en meurt que par
le fait des sorciers. Il leur demande également d'aspirer la douleur
en moi, et leur promet un bélier blanc s'ils veillent au bon déroulement
de la cérémonie. Il délaie un peu de farine de maïs dans la calebasse
d'eau qu'il verse sous ses pieds et sous la petite porte d'entrée
de la maison. Il tend la calebasse à maman qui va la rincer presqu'en
courant pour m'apporter un peu d'eau mystique de la jarre. On me
demande d'exprimer un vœu avant de prononcer la formule que j'avais
apprise de l'exciseuse lors de nos causeries initiatiques. " Que
les ancêtres m'aident et m'assistent afin que mon excision se déroule
bien", murmurai-je timidement.
Melbo
entra aussitôt sur la cour, accompagné de sa mère. Il a une mine
à la fois de révolte et de mécontentement. Lorsque je réciterai
la formule, nos taquineries, nos plaisanteries ponctuées de courses-poursuites
seront enterrées pour toujours. Lorsqu'il recevra la calebasse de
mes mains il repartira simple garçon, et moi je deviendrai une femme
liée en toute innocence par un lien de mariage. Il sait qu'il n'a
pas le droit de pleurer devant moi, car il est homme ; c'est à moi
de pleurer. Des larmes furtives me tombent sous les pieds, traversant
à peine mes joues luisantes. Je vois Melbo faire de même dans son
cœur, en silence. "…A partir d'aujourd'hui…" j'éclate en sanglots
:
- Aaah ! Bié né ? - c'est quoi ça - c'est comme cela que tu veux
commencer ?
Hurla
papa en allant chercher son fouet. Maman accourt, me calme et éponge
mes larmes avec le bout de son pagne : "soit courageuse ma fille
; bientôt tout sera fini". Je pince mes lèvres ; papa fait siffler
le fouet en l'agitant dans l'air. Je retiens mon émotion. "A partir
d'aujourd'hui, j'appartiens aux ancêtres de mon futur mari, et vous,
garçons de ce village, vous me devez désormais respect et obéissance
comme à vos parents". Je bois une gorgée d'eau de la calebasse,
j'en verse une petite quantité au sol avant de la tendre à Melbo
tête baissée. Je n'ai plus vu ce dernier sortir, étant préoccupée
par l'événement.
Maman
s'approcha de moi. J'avais les mains accrochées de part et d'autre
de mes épaules. C'était l'heure de partir ; elle me parla sur un
ton d'espoir : "que Dieu t'accompagne ma fille ; sache que c'est
aujourd'hui que se décide mon dernier jour sur terre." C'est là
que s'arrête le rôle de maman, car c'est ma tante paternelle qui
me conduira chez Awa c'est à elle que l'exciseuse dira si j'étais
vierge ou non. Je trouvai très triste et injuste que pour un sia
grand événement, il n'ait pas été prévu suffisamment de place pour
la véritable mère. Autrefois un ballet de femmes accompagnait la
cérémonie de chants et de danses cérémonielles, mais depuis que
des campagnes sont menées contre l'excision, tout se fait dans le
secret par les irréductibles de la tradition, et seul l'œil de l'autochtone
sait que derrière tel ou tel acte, se prépare une excision. Bientôt
mon bassin saignera ; et mon sang, tel un ruisseau silencieux,
coulera, coulera, et s'infiltrera jusqu'aux tréfonds de la terre
pour abreuver et étancher la soif des ancêtres…
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