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3- L’onomastique
Journal d’une
bonne est un champ où prolifèrent plusieurs récurrences
esthétiques. Les plus significatifs des procédés
dont Boutora-Takpa a fait usage dans cette œuvre est sans doute
l’onomastique.
Selon Le Robert,
l’onomastique, du grec onomastikos (relatif au nom), est l’étude
ou la science des noms propres et spécialement des noms de
personnes. La partie de cette science s’occupe exclusivement
des noms de personnes s’appelle l’anthroponymie.
L’onomastique
dans l’étude d’une œuvre porte sur la dénomination
des personnages par l’auteur. Il convient de ce fait que l’on
donne une définition du personnage romanesque. Il est d’abord
un être de papier créé et inscrit dans une action
par l’écrivain qui en est “le père spirituel”.
Le personnage romanesque ne peut pas avoir une existence extérieure
à l’œuvre dans laquelle il vit. Dans la praxis
d’ensemble du récit, le personnage peut être
une simple idée, une somme des souvenirs conscients ou inconscients
de l’auteur comme le montre François Mauriac dans son
essai Le romancier et ses personnages , ou une version de l’auteur
dans son propre écrit.
Ces dénominations
dans Journal d’une bonne viennent de certains dialectes du
Togo. Elles dérivent des mots ayant une extension sémantique
très large, ce qui impose une étude détaillée
de chaque nom en vue d’en dégager la signification
profonde.
Dans cette analyse
de la dénomination, nous ne prenons en compte que les personnages
anthroponymiquement dénommés c’est-à-dire
tous les protagonistes de l’action de l’œuvre qui
comptent en tant que personnalités ayant prise sur les événements.
Ils sont intérieurs au récit, directement impliqués
dans l’énoncé où ils occupent des postes
importantes. Ils sont les donateurs du récit.
Ainsi, nous
distinguerons dans cette onomastique un seul axe : celui des personnages
nommés car les autres personnages sont simplement désignés
par la profession qu’ils exercent dans l’univers du
roman. Les agents de sécurité qui ont arrêté
Da Yovo sont-ils appelés“policiers” *
Hormis ces personnages anonymes, les autres sont programmés
par le nom qui leur est attribué.
* Adjo
C’est
un prénom d’origine ewé donné aux natives
de lundi. En effet lundi en ewé c’est « djoda
». Ce prénom s’obtient par le biais de la suppression
du “da” et par l’ajout de “a” pour
avoir une meilleure sonorité. On obtient : Adjo.
« Dzoda » signifie : « partir sans mot dire »
ou bien « Dzo da le woagbo ». Ce prénom porté
par l’héroïne du roman la désigne comme
une enfant qui doit tout supporter sans vouloir se venger, d’ailleurs
elle supporte bon gré mal gré tous les malheurs qui
l’entraîneront à la mort. On peut donc dire que
son action réalise le programme de son nom. D’abord
elle quitte Libreville, ensuite part sans mot dire la maison de
l’oncle Kotoka, après qui définitivement la
maison Soky pour rejoindre ses parents dans l’au-delà.
* Agathe
C’est
toujours le nom de l’héroïne car dans le roman
ce personnage est tantôt Adjo tantôt Agathe. Agathe
est un nom français qui est attribué à une
fille. Ce nom est souvent synonyme de souffrance. On comprend alors
pourquoi Agathe dans le roman a tour à tour été
soumise, résignée et humiliée par ses patronnes
d’une part et d’autre part par les hommes (Gézo,
Féçal, Babato). Cette dernière souffrance est
peut-être une occasion pour l’auteur de montrer comment
les hommes font perdurer la tradition qui fait de la femme un être
inférieur dans la société.
* Da Ayélé
Ce nom compte
deux parties : Da : c’est un signe de respect en milieu ewé
et woatchi porté par les femmes. Ayélé : c’est
un prénom donné par les peuples guin à leur
première fille (quel que soit le nombre d’épouse
dans la famille, chaque première fille de chaque épouse
s’appelle Ayélé) mais cette appellation ne fait
pas l’unanimité car ils sont divisés en clans.
Au total, Da Ayélé est une appellation respectueuse
de la première fille chez les Guins. Les “Ayélé”
sont souvent très ambitieuses. Cela explique peut-être
le fait que da Ayélé dans le roman se soit lancée
dans le commerce honteux du trafic des enfants. Elle réalise
son ambition par des promesses captivantes et irrésistibles
qu’elle propose à Agathe.
* Da Abra
Ce nom est aussi
formé de deux parties. La première partie “Da”
que nous avons déjà expliqué plus haut et la
deuxième partie Abra qui est un prénom porté
par les natifs de mardi surtout les femmes. Ce nom vient du nom
ewé « blada » qui signifie mardi. Par suppression
du radical “da” on obtient “bla” puis par
altération phonétique [bla] a donné [bra].
On ajoute “a” à “bra”. Résultat
Abra. Ce personnage réalise son programme en jouant sur la
psychologie d’Agathe. En effet, cette méchante dame
redevient aimable et avec un amical accompagné d’un
sourire, elle présente Agathe à sa belle-sœur
Amé. Agathe dispose des informations fausses sur ce changement
brusque de Da-Abra. Elle va en fait être induite en erreur
par cette rencontre qui la séduit. Les promesses que Da-Abra
fait à Agathe sont très attrayantes et flatteuses
: « […] Elle te couvrira de cadeaux et de jolies robes
hein, tu sais elle est très gentille. » (p. 34)
* Da Yovo
Egalement composé
de deux éléments, nous nous intéresserons à
Yovo. En effet Yovo est un nom qui désigne le Blanc. Par
assimilation on nomme toute personne de teint clair yovo. Ainsi
on parlera de Da yovo (cas d’une femme) et de Fo Yovo (cas
d’un homme). Or on sait de par son travail et son rêve
de puissance qu’elle est cupide. Cette cupidité expliquerait
le rôle de da Yovo, détentrice d’une maison d’exploitation
pour qui tout est permis pour avoir de l’argent. Comme tout
capitaliste, Da Yovo adore l’exploitation de l’homme
par l’homme et surtout l’exploitation des enfants. On
peut assimiler aisément Da-Yovo à Da-Abra car l’une
comme l’autre agit en maîtresse et traite Agathe comme
leur valet plutôt que de la considérer comme leur «
fille ».
* Tanti Amévi
D’abord
Tanti est un nom féminin de la langue ewé. On donne
ce nom à une femme pour l’honorer ; au masculin on
dira “Tonton”. Ensuite Amévi est un nom polysémique.
Il désigne les natifs de samedi. Il peut aussi désigner
une sœur ou un frère natif du même jour (en clair,
on a deux frères ou deux sœurs dans la famille nés
le même jour. C’est le second qui s’appelle Amévi)
; l’aîné prend alors le nom d’Amé.
Par ailleurs Amévi peut signifier “ma propriété
ou la mienne”. Ce personnage inspirait confiance à
Agathe car non seulement elle (Tanti Amévi) paraissait plus
jeune que Da-Abra, mais aussi elle avait une forme physique qui
ressemblait à celle de sa propre mère.
En plus, le portrait qu’Agathe se fait d’elle vient
corroborer son admiration quelque peu aveugle : « elle se
comportait comme une européenne : son style, son allure,
et ses élégantes lunettes qu’elle ne quittait
presque jamais. » (p. 34). Malheureusement chez Tanti Amévi,
Agathe n’a pas droit au culte. A cette privation au culte
s’ajoutent les « méchancetés et les insultes
insupportables » de Tanti Amévi malgré sa grosse
Bible et le plus long chapelet qu’elle porte.
* Apé
Diminutif de
“Apélété”, c’est un nom masculin
issu de la langue éwé. “Apélété”
signifie “solidification de la maison (familiale)” [qui
assure la pérennité de la famille]. C’est lui
qui gardera la maison au sens où il pérennisera le
nom de la famille. Par son savoir-faire et son humilité il
préservera le nom de la famille de génération.
L’auteur de Journal d’une bonne a peint Apé dans
son œuvre comme un personnage responsable, travailleur et honnête.
Ce personnage symbolise la vivacité. Il est l’un des
personnages qui résiste à l’esprit corrosif
du narrateur du Journal d’une bonne.
* Mami gnagna
Ce nom est composé
de deux parties : Mami et Gnagna. Mami est polysémique. D’abord
il est synonyme de grand-mère ou maman. Ensuite “Mami”
est souvent attribué aux grosses femmes. Ce nom serait issu
de « Mami wata » qui signifie “sirène”.
Gnagna serait
issu d’un dialecte de Tchekpo3 et signifie « est-ce
que je sais * ». En ewé, on dira « Gna me gna
». On comprend la réaction de Mami gnagna qui met Adjo
devant les réalités car la mort de ses parents n’est
pas sa faute. Car les parents d’Adjo se seraient mariés
contre la volonté des oncles.
* Gézo
Nom issu de
la langue Ifè au Dahomey (ancien nom de la République
du Bénin), il signifie « la flamme de l’espoir
». Ce nom avait été attribué à
un souverain de Dan homé appelé Gézo qui a
maintenu la paix dans tout son royaume. Pour y parvenir, il a fallu
qu’il soit très sévère voire tyrannique.
Dans Journal d’une bonne, le personnage de Gézo est
peint dans toute sa sévérité et dans toutes
ses mesquineries. C’est un personnage qui influe sur l’histoire
du "ghetto gabonais". Si Journal d'une bonne est considéré
comme un roman de terreur ou d'angoisse, c'est surtout à
cause de lui et de sa violence (physique comme sexuelle). Et étant
devenu le plus écouté de la maison d'exploitation
à Libreville, il apparaît comme un personnage incontournable.
* Kotoka
C’est
un nom d’origine ghanéenne. On le retrouve dans les
milieux ashantis. Dans la culture ashanti, ce nom désigne
l’héritier du royaume d’Ashanti “Kotoko”
d’où le nom “Kotoka”. Ce nom est donné
par l’oncle maternel puisque la succession royale est matrimoniale.
Par ailleurs Kotoka fut le président qui a remplacé
le premier président ghanéen kwami N’Krouma.
Pour faire ressortir le ridicule de son comportement l’auteur
a trouvé mieux de l’affubler du nom de l’une
des grandes figures africaines.
* Soky Komlassan
Soky est la partie patronymique tandis que Komlassan la partie prénominale.
Komlassan est un prénom attribué aux natifs de mardi
dans la région d’Afagnan .
* Michel
Il a un sens
polysémique. Un des archanges, chef de la milice céleste
qui protège Israël d’après le prophète
Daniel. Dans la tradition musulmane, c’est un ange qui annonce
le bien précisément la pluie.
Selon Les Prénoms, comment les choisir, leurs significations
, au point de vue sentimental, les Michel séduisants, grands
charmeurs, causent parfois des ravages, sans même s’en
apercevoir. Le personnage semble répondre à ces traits
dans Journal d’une bonne.
* Aphtal “Afdâl” = Avantage = surplus
C’est
un nom musulman qui signifie “le plus avantagé (Par
Allah) de tous les gens”. Ce nom coïncide avec le verset
29 de la sourate (le fer) 57 du Saint Coran : « … la
grâce est dans la main d’Allah. Il la donne à
qui le veut, et Allah est le Détenteur de la grâce
immense ».
* Féçal
Nom musulman
désignant la vengeance de l’unique fils. Ce nom avait
été donné au fils d’El Djibril qui a
épousé Falilatou, et qui ont été assassiné
par leur propre famille. Par ces actes sexuels, il suscite des malaises
chez Agathe qui péniblement se souvient de ses tristes expériences
avec Gézo.
Cette onomastique nous aide à mieux comprendre l’énoncé
et à voir dans ce roman non un ensemble de personnages, mais
un réseau de tendances idéologiques et morales qui
déterminent le comportement de chaque personnage et expliquent
au mieux son destin. L’onomastique chez Boutora-Takpa dans
cette œuvre n’est pas comme on peut le constater, un
processus de stylisation involontaire, mais une nouvelle esthétique
des signifiants possibles du texte. Par cette nouvelle organisation,
le texte déborde ses propres limites et parvient à
dire l’indicible, à suggérer fortement le non-dit
dans une structure logico-sémantique des différentes
dénominations. En dénouant l’entrelacs du tissu
textuel de cette œuvre, à travers le processus de dénomination,
il nous a été facile de dégager certaines dimensions
sociologiques d’un récit qui se veut imaginaire.
Université de
Lomé (TOGO)
Par Kossi A. KANDONOU
Sous la direction de:
SIMON AMEGBLEAME
E-mail de M.KANDONOU:
kkandonou@yahoo.fr
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